Si le mot libertinage nait dans le milieu du 18e siècle, de nombreux témoignages historiques évoquent des pratiques libertines, des histoires de couples échangistes depuis les origines de l’homme moderne ou presque. Préhistoire, Égypte, Asie Mineure, Athènes et Rome, le Japon sont les précurseurs, les inventeurs parfois, de pratiques érotiques douces et sensuelles. Voyeurisme, candaulisme, échangisme sont parmi les plus connues. De nombreuses pratiques érotiques seront immortalisées plus tard, par les plumes (Les liaisons dangereuses, Histoire d’O, Emmanuelle) et les dessins d’artistes féminins ou masculins inspirés par leur égérie du moment.

La préhistoire et ses œuvres érotiques, libertinage avant l’heure ?

Nous allons être formels d’entrée : raconter l’histoire du libertinage et de l’échangisme c’est raconter l’histoire de la sexualité humaine. Vous ne me croyez pas ? Pourtant qu’y a-t-il de différent entre un homme et une femme australopithèque puis homo sapiens et nous ? Pas grand-chose vous en conviendrez. Une seule cependant : pour élaborer la théorie de pratique libertine à la préhistoire il ne suffit pas de lire des journaux intimes ou des blogs de coquins et de coquines patentées. Il faut aller sur le terrain.

Australopithèque : une sexualité débridée

En ce qui concerne les ancêtres de notre branche humanoïde, les australopithèques, il est prouvé que leur taux de testostérone frisait la surdose ; et pour vous messieurs, qui êtes encore jeune ou l’avaient été, vous savez ce que cela signifie. La recherche constante d’un plaisir immédiat, rapide parfois (trop ?), avec une main secourable, une dame ou un monsieur qui aspirent tous à vous faire plaisir. Pas sûr que madame Neandertal ait eu le choix des partenaires, mais on en sait rien. Ce coureur de jupons en peau de bête, aux gonades trop bien chargées qui feront l’avenir de l’humanité devait passer son temps à copuler. Entre deux chasses ! L’échangisme, si on peut appeler cette frénésie comme ça était né. Car le plaisir des hommes et des femmes qui s’y adonnent est toujours si surprenant ! Pari audacieux, vous en conviendrez. Les scientifiques moins drôles et plus prudents parlent de polygamie…

Deux femmes nues s’enlacent

En ce qui concerne les homo sapiens par contre, nous sommes presque dans la certitude : les pratiques libertines et échangistes existaient bel et bien. La monogamie (le sexe monogame plutôt) imposé par la recherche de la nourriture, la propriété des terres, des troupeaux et l’appartenance à un clan soudé devînt-elle source de changements ludiques de partenaires ? Sans doute. Car nos proches cousins vieux aujourd’hui de 40 000 ans environ avaient le bon ton de dessiner de magnifiques spécimens d’animaux sur les roches ombragées des grottes de la Dordogne, d’Allemagne, du Portugal. Mais pas que ! Les plus grands dessinateurs de la préhistoire, précurseurs de l’estampe japonaise, racontent leurs phantasmes ou la réalité d’une expérience personnelle dans la Grotte d’Enlène dans l’Ariège. Sur ces murs, elle présente des trésors picturaux qui ne laissent pas de doute sur certaines pratiques hétéro et homosexuelles dont la levrette. Sans doute la position préférée des couples de l’époque. Chez nos voisins allemands, un dessin de toute beauté représente deux femmes nues, enlacées. Les savants les plus prudes parlent de cueillette des fruits ! Ils sont sans doute raison, mais il s’agit des fruits de la passion en pleine période glaciaire. On doute ! Les caresses étonnamment sensuelles de ces deux femmes appellent à des plaisirs décrits par la statuette dite de la Vénus d’Hagar Qim dont la masturbation est sans équivoque. Quant aux pénis de pierre et de bois retrouvés dans les campements de nos lointains ancêtres, à quoi pouvaient-ils bien servir ? Les suppositions les plus folles font s’écharper les préhistoriens.

Du haut de ces pyramides… Sex toy, godemichés ?

Passons quelques siècles pour se retrouver devant ces pyramides chères à notre empereur préféré, un sacré libertin soit dit en passant. Les Égyptiens se mariaient devant des Dieux tutélaires et faisaient de nombreux enfants. Pendant ce temps-là leurs pharaons possédaient les clés de l’ensemble des harems du pays et leurs demeures abondaient en jeunes filles toutes disposées à procréer sa descendance. Sœurs, filles, cousines, tantes comprises. La génétique nous el prouve. La sexualité n’était pas seulement une obligation de roi ou de noble, mais bien une source de plaisirs infinie ; la langue égyptienne comprend une bonne vingtaine de mots qui désignent l’acte sexuel. Dans le même temps, 8 siècles av. J.-C., un roi lydien, le fameux Candaule, entre dans l’histoire du libertinage en voulant absolument montrer sa femme nue à l’un de ses généraux qui le tuera sur ordre de la belle humiliée. Le Candaulisme était né et il reste dans le vocabulaire des pratiques érotiques heureusement moins dangereuses aujourd’hui. Curieusement le nom du général Gyges qui prit le trône et la belle finira dans les brumes de l’histoire.

Vous avez dit Grecs ?

Au Ve siècle avant Jésus-Christ, Athènes marie les jeunes filles pubères et les cloître pour éviter de faire cocufier. L’homme jouit d’une vie sexuelle, publique et sociale entre hommes, de préférence jeunes et de prostituées chargées de calmer les ardeurs de ces guerriers impénitents tout en variant les plaisirs. Cependant, les femmes grecques ont réussi un tour de force remarquable : leurs vieux maris sont fortement incités par une société compréhensive à les confier aux mains expertes ou pas de jeunes gens capables de les faire jouir. Pas de tabous sexuels chez ce peuple de guerriers et de paysans voyageurs. Les Romains suivirent leur exemple, à peu de choses près. Le panthéon de Dieux de l’époque était peuplé de satyres tous plus affamés de sexe les uns que les autres. Ces libertins plus qu’humains et leurs scandales sexuels attisaient les foudres de Zeus qui ne se gênait pas pour prendre son pied sous les formes animales les plus diverses. La preuve la plus extraordinaire nous est parvenue récemment sous la forme d’une peinture dans les ruines de Pompéi. La reine de Sparte est prise dans la position du missionnaire par un Zeus métamorphosé en cygne blanc. Pour la première fois dans l’histoire de l’art la belle nous regarde la regarder. Elle nous fixe droit dans les yeux alors qu’elle soulève le voile sur ses cuisses écartées, et la bête en rut !

Les libertins modernes, ou presque

Est-il utile de préciser la position des principales religions monothéistes concernant les pratiques sexuelles en dehors du mariage ? Non ? Ouf. Quoique Saint-Augustin (quatrième siècle apr. J.-C.) évoque sa vie estudiantine à Carthage (Tunisie d’aujourd’hui) comme une débauche sexuelle jusqu’à plus soif ; jusqu’au dégout des femmes dit-il. Ensuite les représentants de Dieu sur terre écriront que l’acte sexuel entre époux doit rester dans le cadre de l’intime. Puis il s’apparente au péché originel. Et là on ne rigole plus avec la liberté des mœurs. Surtout celle des femmes ! Pourtant les gargouilles et autres tableaux de maitres subliment les corps, et surtout celui des pucelles et des éphèbes énamourés. Passons sur les mœurs des religieux polygames et de leurs enfants. Sur les Papes et leurs maîtresses qui décident de l’avenir de la communauté religieuse. Le Moyen âge, lui, envahit de barbares, d’anglais, sous la pression d’une peste noire sans remèdes place la femme sur un bûcher par superstitions ridicules. Le libertinage, est-il enfin éradiqué des mœurs de nos contemporains ? Heureusement pas.

Le mot « libertin » signifie « affranchi » et « liberté de pensée »

Les libertins prennent sans aucun doute plaisir à s’envoyer en l’air, mais si par la même occasion ils peuvent se libérer de toute licence sociétale, transgresser les tabous alors c’est encore plus jouissif. Et c’est peut-être là la clé du libertinage, de l’échangisme : la volonté de céder aux plaisirs des sens, quelles qu’en soient les conséquences futures ! Enfer et damnation. L’Italie est la patrie des plus grands libertins qui soient : de vrais champions du blasphème qui déborde des salons cultivés, des cours aristocratiques dans les milieux populaires. Être damné par les mots n’a de sens que s’ils sont interdits. Plus la censure travaille à interdire plus les blasphémateurs sont créatifs. La description d’une pêche évoque une paire de fesses à sodomiser d’urgence. Alors que les lumières éclairent le monde des arts, que les palais transfigurent nos vallées, que les routes sont redevenues sûres, le libertinage traverse les Alpes pour parvenir en France avec l’œuvre de Machiavel et Berni. Le libertin est décrit comme celui qui sait faire son deuil des préceptes religieux et des règles sociétales, dont ceux du mariage sacré. Avec la libération féminine du XVIIIe siècle, les langues de nos auteures se délient et osent évoquer leur désir et leurs passions assouvies ou non. Les amants sont partout dans une société qui arrange les mariages entre adultes non consentants. Les libertins du XVIIe siècle sont le plus souvent des gens à l’apparence banale, secrets dont la philosophie générale est de combattre le système politique et religieux qui maintient le peuple dans une inculture oppressante. Ils (les libertins) contestent le pouvoir en bons citoyens (apparemment) savent se ménager un espace de liberté bien à eux. Le projet libertin est à double but philosophie et sensuel dans une société chrétienne enfermée sur des codes moraux coercitifs.

Le mariage, une raison de connaitre d’autres plaisirs amoureux ?

À cette époque le libertinage sert d’exutoire aux invités des salons guindés où se pâment des hommes et des femmes engoncés dans leurs frustrations. De nombreux personnages de romans libertins se moquent des femmes et des hommes de leur entourage et les transforment en objets sexuels à collectionner sur un coin de coiffeuse de la chambre à coucher, et tant qu’à faire autant s’en vanter. Trompée, soumises, les proies de Don Juan, des héros de Choderlos de Laclos, de Casanova sont oubliées aussitôt que comblées ou humiliées. Alors le libertin n’est-il qu’un fauve froid ? Un ou une stratège sans scrupule ? Un ou une séductrice prête à prendre sans rien donner ? Parfois, sans doute. Mais nous aimons beaucoup évoquer, dans l’histoire du libertinage ce mot du Marquis de Sade adressé à Juliette : « Asseyons-nous et dissertons. Ce n’est pas tout que d’éprouver des sensations, il faut encore les analyser ». Le siècle suivant glorifiera le romantisme. Soyons honnêtes : n’y a-t-il pas quelque chose de cet ordre dans la recherche du plaisir absolu avec un partenaire à qui on ne demande rien de plus que jouir ? Jouir de sa beauté, de son corps, de son âme, de ses gestes. Jouir sans rien demander ni offrir. Sans arrière-pensée. Tout en aimant toujours et encore celui ou celle à qui on a juré fidélité ?

Au Japon, l’estampe érotique éduque et divertit

On ne peut pas évoquer le libertinage sans évoquer l’art de l’estampe japonaise. Les citoyens de l’empire du Milieu donnent un nom curieux aux estampes aujourd’hui connues dans le monde entier. Le mot qui les désigne (Shunga) est un symbole fort, une conception de l’amour : ce terme signifie « images de printemps ». Période propice aux ébats amoureux, aux premiers émois, à l’éducation sentimentale et sexuelle. Au Japon le péché de la chair n’a pas de sens. Se procurer des estampes érotiques est un loisir culturel comme un autre. Elles sont censées (c’est contestable !) avoir un rôle informatif pour les jeunes gens dénués de connaissances pratiques. Comme dans la plupart des cas les dessins présentent des exagérations anatomiques qui feraient pâlir un âne de honte. Il n’est pas sûr qu’elles aient été utiles à un jeune homme mal pourvu. Sinon pour lui donner des complexes, comme la plupart des vidéos pornos d’aujourd’hui où le mâle est « TBM » (très bien monté) ou n’est pas ! Mais qu’importe, les estampes (interdites) se vendent en cachette. Les noms des meilleurs peintres passent à la postérité. Les grands artistes au travers de leurs œuvres déniaisent une société complexe, codifiée, avec des œuvres qu’ils ne revendiquent pas officiellement. Mais le jour ou l’argentique remplace le pinceau de soie, les Japonais préfèrent regarder des photos érotiques représentant des partouzes, fellations, sodomies, toutes pratiques sexuelles qu’ils aimeraient pratiquer tous les jours ou presque.

Du minitel rose aux sites internet

Le libertin est-il actif dans les annonces d’autrefois, les sites minitel roses, les clubs de rencontre uniquement dans le seul but de « tirer son coup » ? La société a évolué depuis l’époque du Marquis de Sade, mais pour une femme libertine les regards qui se posent sur elle ne sont pas toujours magnanimes. Vivre ouvertement son libertinage n’est toujours pas possible ni souhaitable. Trop de jugements négatifs servent aux défenseurs supposés de la morale à rejeter les hommes et les femmes qui aiment s’envoyer en l’air en toute amitié. Pour en revenir aux libertins du XVIIIe siècle est-il possible qu’ils soient embastillés pour leur dangerosité politique et non leurs mœurs ? Leurs habitudes sexuelles n’étaient-elles que des alibis politiques ? Et la censure moralisatrice est-elle plus souple depuis les années 60 et le slogan peace and love, les pavés estudiantins des années 70, la création des mouvements LGBT, les lois Weil ? Cette période ou plus du tiers de la population française a moins de 20 ans revendique le droit de jouir sans contrainte. Les échanges de partenaires hors mariage s’organisent alors que le mouvement pédérastique révolutionnaire voit le jour. L’église et les mouvements politiques les plus rigides voient rouge ! le minitel rose et son ULLA 3615 s’affichent sur les murs des villes. La communication entre couples, hommes, femmes, volontiers transgressifs se connectent. Les clubs libertins dont le premier aurait vu le jour près de Paris en 1934 ouvrent dans toutes les grandes villes.

Sans tabous pas de libertinage

Le socle d’une société occidentale repose sur la cellule familiale et le respect de règles établies, comme la fidélité dans le couple, expliquent les réactionnaires. Mais notre monde moderne a décidé de revoir la définition de la fidélité en se demandant si la sexualité devait être exclue du sentiment amoureux ou pas. Être libertin reste du domaine de l’intime. La discrétion reste de rigueur. Comment en parler au travail dans un monde d’hommes et de femmes mariés, qui pourraient se voir choqués par un tel comportement et ne pas savoir comment se comporter vis-à-vis de leur collègue libertin ? Compréhensible : quant à penser que le libertin moderne est un amoureux romantique, il faut être bien naïf. Être libertin, n’est pas synonyme d’insensibilité ou de froideur ne laissant de place qu’aux sens, car ce serait mal connaitre les mécanismes du plaisir féminin comme masculin (?). L’attachement, l’amitié, l’attirance physique et intellectuelle ? Oui, mais pas de sentiments amoureux dans les soirées libertines. Mais qu’elle est la définition du terme « amoureux » ?

Les sites internet de rencontres échangistes et libertines sont pléthore. Une mode durable ?

L’échangisme, ou tout autre terme utilisé pour signifier le « non-conformisme », « les pratiques libertines », « le libertinage » se rêve aux frontières des rêves dits conjugaux, d’une sexualité « autre ». De nombreux couples évoquent aujourd’hui leur sexualité douce, mais répétitive, une sorte de confort dénué d’adrénaline, de routine. Le libertinage ne serait plus objet de transgression ? Pas si sûr. Les témoignages des couples ou des hommes ou des femmes seules qui organisent des soirées échangistes le disent tous : le courage leur manque parfois, leur cœur bat un peu plus vite. Comme lors d’une première rencontre amoureuse en somme. Club, spa, sauna, site Internet spécialisé, rencontre à la maison, l’échangisme reste un jeu érotique à plusieurs dont les règles sont intangibles : la liberté, le respect, entre adultes consentants.

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